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10 articles avec mervyn peake

les piqués de Peake # 3

Publié le par Za

Avez-vous le pied marin ?  

Il va falloir.

Je vous dis ça, mais moi, j’ai le mal de mer. J'ai cru mourir, un jour, dans le ferriboite qui va du Vieux-Port aux îles du Frioul. À quai. Et voilà que j'ai la prétention de vous embarquer pour les îles anglo-normandes. Tout ça pour accompagner monsieur Albert Lemant  sur les traces de Mervyn Peake. Et ce disant, je ne suis pas peu fière d’accueillir ici un piqué de première importance. Que dis-je,  un piqué… Avec Albert Lemant, nous entrons dans la confrérie nettement plus chic des Peakies. Ceux qui, à bord du HMS Gormenghast, navire de Lord Marmaduke Lovingstone, le héros des Lettres des Isles Girafines, ont fait LE voyage.

Le voyage de Sark !

 

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carte des îles Anglo-Normandes

almanach de la Nouvelle Chronique de Jersey, 1891

 

" Comme la plupart des mabouls du club des Peakies je suis rentré dans la confrérie lors de la sortie chez Stock dans les années 70 de la trilogie Gormenghast... et comme pour tous les autres, inutile de dire que ça a changé ma vie d'artiste, de bibliophile, de lecteur, etc, etc... Comme les autres je passais mon temps à chercher l'édition rare, à transmettre la bonne parole en bassinant tout le monde lors de soirées en disant : "mais vous ne connaissez pas Mervyn Peake ? Quelle chance vous avez !"

 

Mais ma "rencontre", ma vraie rencontre, est singulière...

J'habite dans les Pyrénées un tout petit village dans une vallée un peu labyrinthique, un peu magique, les Baronnies... Les vacanciers épris de calme, de marche, et de rapaces, viennent se reposer par chez nous.

Les Britanniques notamment...

Il y a une quinzaine d'années je vais (alors que je ne vais jamais à ce genre de manifestations) à un repas de fête dans un village voisin et faisant la queue avec mon assiette remplie de charcutailles, je vois au bout d’une grande tablée un petit couple assez âgé et un peu timide se tenant à l'écart des ripailles bigoudannes. Bizarre comme on reconnaît un anglais à sa façon de "pichiguer" dans son assiette. Je m'assois aussitôt à côté d'eux pour lier conversation....

Nous sympathisons vite et je commence à parler de ma vie ici, de mon métier, la gravure, les livres, les illustrations... Inévitablement à un moment j'évoque le nom de Mervyn Peake. Les yeux de la vieille dame anglaise  (forcément bleus) s'illuminent alors.

" When I was a young girl, I played on his knees you know  ?..."

"J'ai joué sur ses genoux lorsque j'étais enfant !..."

En fait lorsqu'elle était petite fille, ses parents étaient les voisins des Peake et cette dame était l'amie du fils de Peake, Sebastian....

Une chose que j'ai toujours sue : le hasard, ça n'existe pas

Je suis bien sûr resté en contact avec ce couple anglais, la dame, la petite fille s'appelait Kate Dessau. Couple qui m'a ensuite donné le contact avec Sebastian. J'ai eu quelques échanges de courrier et de téléphone avec lui et c'était émouvant.

Et utile puisque quelques années plus tard grâce au soutien de l'éditrice Joëlle Losfeld, et avec mon amie Nicole Caligaris, nous avons entrepris de réaliser une "folie", un "road-movie" sur les traces de Peake sur l'île de Sark. Une île improbable face à Guernesey.

 

Sark_1857.jpg

 

tombal cross

Peake y a vécu à deux moments de sa vie dans les années 30 puis 40. Ce livre devait être une vraie-fausse fiction relatant le voyage de deux "idiots du village" partis sur les traces de leur idole, traces qui avaient presque toutes disparues (mais pas tout à fait...). Mélangeant fiction et réalité, carnet de voyage et bio-bibliographie de Peake, ce livre " Tombal Cross" n'a pas été ce que nous voulions, trop compliqué sûrement, on ne passe pas aussi facilement entre les coups de lames de Steerpike, on ne sort pas comme ça de l'antre de Swelter...

Mais il s'était passé quelque chose pendant ce voyage.

Nous étions partis à sept. Sept amis amoureux de Peake, des îles, des livres...

Il n'y a pas eu qu'un seul livre en fait. Il y en a eu encore un autre " Gormone", un livre de gravures (sept) dont le texte relatant ce "voyage" avait été écrit par un des sept "voyageurs", Christophe Caillé, et tiré à 77 exemplaires...

 

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gravure extraire de "Gormone"

 

Puis il y en a eu encore un autre "les Peakies"... tiré celui-là à...7 exemplaires...

Titus Groan, 77 ème comte de Gormengahst...

Un voyage...initiatique en somme...

 

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la dernière maison habitée par la famille Peake ( des travaux ont été faits depuis )

 

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un panneau indicateur de la présence de Peake sur l'île ( le seul )

 

la-Seigneurerie.jpg

un morceau de l'architecture étrange du château dit " la Seigneurie",

siège des comtes de Beaumont, anciens seigneurs de l'île, jusqu'à récemment.....

 

[L'île de Sercq est composée de deux parties reliées entre elles par un isthme de trois mètres de large : la Coupée. Le genre de sentier délicieux qu’on ne pouvait franchir qu’en rampant par gros temps, avant la construction du parapet, une promenade pour équilibriste, un délice de Peakies…  ]

 

Bien sûr que nous l'avons passée la Coupée, passée, repassée et encore repassée... L'île de Sark (nous ne disons jamais Serq entre nous! Serq... Berk! C'est bon pour les contrebandiers de Moulefrites ! Pas pour des habitués de l'Amiral Benbow comme nous !), l'île de Sark, disais-je avant que vous m'interrompiez sans ambages, n'a guère de secrets pour nous, aussi vrai que deux pièces d'argent et deux pièces d'or font quatre doublons de Maracaïbo et que le Parrot du Capt'ain Trelawney s'appelait Mathusalem... C'est comme j'vous l'dis jeune dame!...

La preuve cette gravure d'époque représentant votre serviteur et sa charmante et vociférante compagne au cours d'une querelle relative à l'heure des marées du côté de Dixcart Bay, querelle qui fit vibrer les sous-bassements de la Coupée car se déroulant juste en son point central.

 

Kiki-et-Albert-sur-la-Coupee.jpg

gravure extraite de Gormone

 

 

et puis à Sark j'ai vraiment rencontré Fuschia !...

[Fuschia Groan, la sœur de Titus, la fille aînée du 77ème comte de Gormenghast, Fuschia la rouge, la brûlante, l’incandescente Fuschia… Vous avez rencontré Fuschia ?!]

Je serais tenté de vous dire simplement: " Lisez Tombal Cross !  Mille Milliards de Mille crachats de cachalots blancs !!!!"

Tout y est dit, ou presque, à la fin du récit, de notre rencontre avec une vieille dame dont nous avions découvert l'existence quelques heures avant de repartir et qui, nous faisant rentrer dans son cosy salon, nous montra timidement son portrait peint par Mervyn Peake, 60 ans plus tôt, et que ce portrait, j'en suis encore certain aujourd'hui, était le portrait de la sauvage Fuschia dessinée par Peake pour Titus.... 

 

« Dans le salon de Gee Guille était accroché son portrait, exécuté par Mervyn Peake quand elle avait dix-neuf ans, en 1946.

Et ce que vit Dürer sur cette aquarelle, les cheveux sombres bouclés, les yeux clairs, les sourcils fournis, la bouche, ce que vit Dürer qui tremblait comme une feuille, renforça, j’en ai peur, son état gravement perturbé.

« Fuschia ! »       

(Tombal Cross, Nicole Caligaris & Albert Lemant, éd. Joëlle Losfeld, 2005)


Que pourrai-je dire de plus jeune dame ?...

Que la vraie vie est toujours plus romanesque que n'importe quelle fiction ! Quelle découverte !

Moi qui n'ait jamais trouvé de trésor qu'en tournant les pages d'un livre et de préférence sous ma couette!

Pirate sans œil de verre (quoique borgne !), harponneur sans baleine, que pourrai-je dire de plus que les autres....

Les références citées par mes "collègues en Peakeries" et les passerelles qui vont de Gormenghast à Steadman, Wyeth, Pyle, Bruno Schultz, Topor, Kafka me touchent et me parlent (d’autant plus que mes propres fantômes vadrouillent du côté d'Odessa et de Cracovie ... Si vous avez lu "Bogopol" * d'Albert Lirtzmann aux éditions du Panama vous savez de quoi je parle).

Je pourrais rajouter dans les parentés : Edward Gorey [Il y a un Port Gorey à Sark !], Roman Polanski, Taddeuz Kantor, Neil Gaiman et son somptueux livre " Neverwhere" ou encore les frères Quay et leur fabuleux  court-métrage "Boutiques de Cannelles " d'après Schultz....

Mais rien n'égale la montée des eaux le long des hauts murs du Château.

Rien n'égale le hululement des hiboux.

Rien n'égale le cri déchirant d'un homme emmuré dans son propre crâne.

Et personne ne peut (ni ne doit !) illustrer Mervyn Peake,  sauf lui-même...

 

Finalement, jeune dame,

à Sark, vous l'aurez compris,

je n'ai pas seulement rencontré Fuschia....

 

Nous étions quinze sur le coffre de l'homme mort...

Yo-ho-ho ! et une bouteille de rhum!... 

 

Albert

 

 

* Et j’ai lu Bogopol, d’Albert Litzmann.  Et plutôt deux fois qu'une ! Je l’ai emmené avec moi à l’ombre des tours de Carcassonne… Dans ce récit, Albert né Lirtzmann fait le voyage à Odessa à la recherche de Bogopol, le mythique village de ses ancêtres. Un voyage dans le temps, en marge du temps, qui  s’ouvre sur une citation de Bruno Schulz, extraordinaire et percutante - au sens d’uppercut !  Comment ne pas se sentir emporté du côté de Gormenghast en lisant ces quelques lignes…

« Chaque aube nouvelle dévoilait d’autres cheminées grandies depuis la veille et gonflées par les vents nocturnes, tuyaux d’orgues infernales. Les ramoneurs ne pouvaient se débarrasser des corneilles qui, vivantes feuilles noires, s’établissaient le soir sur les branches d’arbres, auprès de l’église, s’en arrachaient en battant des ailes puis revenaient s’y coller, chacune à sa place habituelle, pour s’envoler en bande le matin, tourbillons de fumée obscure, flocons de suie ondoyants et fantastiques qui tachaient d’un croassement inégal les raies jaunâtre de l’aube. »

(Bruno Schulz, Les boutiques de cannelle, L'imaginaire-Gallimard)

Bogopol, donc. Le village tutélaire, qui s’éloigne au fur et à mesure qu’on croit s’en approcher, le long de rues qui ont changé de nom, en remontant le cours d’une histoire de famille haute en couleurs ! « Les bottes rouges bouillonnent en toi! » Une famille aux prises avec l’Histoire, changeant elle aussi de nom et survivant à tout, malgré les cosaques, les pogroms, malgré Auschwitz!

« Quand les Drobin, je veux dire les à-nouveau-Lirtzmann, reviendront rue de la Folie-Méricourt, la première chose que leur dira la concierge, c’est : « Ah bah, vous r’voilà ! Z’êtes donc pas tous morts ? »

Et cette grand-mère ! Tellement belle qu’on la croirait inventée, mais si extraordinaire qu’elle ne peut qu’être vraie. Sarah-Léa, mémé Lisette… Un chef d’œuvre de grand-mère à vous tirer les larmes des yeux, si vous avez été petits, si vous avez eu des grands-parents… Et puis il y a celle qui accompagne… De Paris à Kiki, j’ai repensé à ce poème de Desnos, les Gorges froides… On est bien loin de Mervyn Peake… Encore que…


À la poste d’hier tu télégraphieras
que nous sommes bien morts avec les hirondelles.
Facteur triste facteur un cercueil sous ton bras
va-t’en porter ma lettre aux fleurs à tire d’elle.

La boussole est en os mon cœur tu t’y fieras.
Quelque tibia marque le pôle et les marelles
pour amputés ont un sinistre aspect d’opéras.
Que pour mon épitaphe un dieu taille ses grêles !

C’est ce soir que je meurs, ma chère Tombe-Issoire,
Ton regard le plus beau ne fut qu’un accessoire
de la machinerie étrange du bonjour.

Adieu ! Je vous aimai sans scrupule et sans ruse,
ma Folie-Méricourt, ma silencieuse intruse.
Boussole à flèche torse annonce le retour. 

 

La moussaillonne que je suis remercie infiniment Albert Lemant pour sa patience et sa gentillesse envers mon béotisme exaspérant, pour les photos de Sark et les gravures extraites de Gormone. Ce fut un honneur !

 

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bogopol_.jpg  boby-lapointe_.jpg  journal-d-Emma_.jpg  injures-mode-d-emploi.jpg

L'ABC de la trouille,l'Atelier du poisson soluble, 2011

Les ogres sont des cons, l'Atelier du poisson soluble, 2009

Lettres des Isles Girafines,Seuil Jeunesse, 2003

Georges et le dragon (avec Christophe Caillé), éditions Quiquandquoi, 2008

le Journal d'Emma, Seuil Jeunesse, 2007

Bogopol, éditions du Panama, 2005

le Boby Lapointe, albums Dada - Mango Jeunesse, 1998

Injures mode d'emploi, Albin Michel, 1990

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les piqués de Peake # 2

Publié le par Za

 

Après Philippe-Henri Turin, le Cabas rend visite à un nouveau piqué de Mervyn Peake. Celui-ci navigue le plus souvent dans les eaux du Poisson soluble, créature subreptice et proprement impossible à pêcher, car à peine l'a-t-on aperçue qu'elle s'évanouit dans les flots, mais c'est une autre histoire...

Yann Fastier, auteur et illustrateur, a mis sa casquette de guide, et nous emmène dans les dédales de Gormenghast - si ce n'était la présence de petits cailloux blancs dans mes poches, je ne serais pas très rassurée...


titus groan

gormenghast


"Pendant des années, Mervyn Peake est resté pour moi un mythe.
Je devais avoir quatorze ou quinze ans quand j'en ai entendu parler pour la première fois dans un vieux numéro de Métal hurlant. Jamais critique ne m'avait autant donné envie de lire un roman : je connaissais déjà Jean Ray, Lovecraft, Tolkien et, par rebonds, un certain nombre d'autres mais Peake semblait d'une trempe un peu différente, plus « littéraire » peut-être, en tout cas plus singulière. Hélas ! Lorsque je me renseignai en librairie, l'édition Stock n'était déjà plus disponible, il n'en existait alors aucune autre et ils ne l'avaient même pas à la bibliothèque municipale ! Pendant les années qui suivirent, j'eus beau éplucher régulièrement les gros catalogues des Livres disponibles du Cercle de la librairie, aucune réédition ne s'annonçait. Jusqu'au jour béni où je trouvai enfin, et pour quinze francs, les deux premiers tomes de la trilogie à Emmaüs !

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La révélation fut à la hauteur de mes attentes. Peake ne ressemblait à rien de connu et, cependant, tout y semblait familier. On passait presque sans solution de continuité d'un univers à la Dickens à des visions cosmiques dignes d'un William Blake ! Ce sont ces contrastes qui m'ont le plus marqué, je crois. L'impossibilité d'assigner à cet univers une échelle stable produit à la lecture un sentiment de vertige que je n'ai retrouvé depuis chez personne d'autre.

 

titus alone

 

J'ai lu plus tard Titus errant,  dont le style s'avère si différent qu'on le met parfois au compte de la maladie. Quoi qu'il en soit, il faisait à la trilogie une conclusion en forme d'anti-apothéose, à la fois mélancolique et nécessaire.
Et, curieusement, je dois dire que j'en suis resté là. Bien sûr, j'ai lu ce qu'on trouvait d'autre en français : les Lettres d'un oncle perdu, Mr Pye, Capitaine Massacrabord et puis, bien sûr, Titus dans les ténèbres. Mais, je l'avoue, je n'ai jamais fait l'effort de pousser plus loin et, notamment, d'aller voir ses illustrations. J'avais tort, je sais... Car ses dessins ne font que confirmer mon sentiment : on y retrouve en effet la même singularité que dans ses romans, une singularité de la vision qu'on ne retrouve guère que dans l'oeuvre d'artistes comme William Blake, Roland Topor ou Bruno Schulz qui, comme par hasard, sont aussi des écrivains.

 

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Bruno Schulz (1892-1942)

 

À l'encontre d'un Arthur Rackham, dont l'oeuvre a été abondamment plagiée par toute une lignée de dessinateurs de plus en plus médiocres jusqu'à l'affadissement complet, ceux-là n'ont à ma connaissance pas de descendance directe.

 

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L'illustration de Dr Jekyll & Mr Hyde échappe ainsi à tous les clichés du monstre pour faire place à une quasi-abstraction où seule la trace jaune du visage ramène un sens et suffit à évoquer toute la malveillance qui fait l'essentiel du personnage.

 

 

 

 

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Quant à ce dessin, il démontre à quel point Peake n'était pas seulement l'illustrateur spontané du Sunday Books et de l'Oncle perdu, mais aussi un technicien hors-pair.

 

Mais mon favori reste celui-ci...

 

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... un simple croquis mais qui en dit assez long sur le talent qu'avait Mervyn Peake à camper un caractère en quelques traits de plumes.

 

Qui aujourd'hui pourrait illustrer Gormenghast ?

Je répondrais... qu'il en faudrait toute une équipe !
Gapaillard, pour l'architecture, serait parfait.
Blutch ou Carlos Nine pour les personnages ?

Merci beaucoup, dit Za !

 

Yann Fastier est l'auteur, l'illustrateur de tout ceci et de bien d'autres livres encore...

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les piqués de Peake # 1

Publié le par Za

Apparemment, l'admiration pour Mervyn Peake est une maladie incurable... Incurable et contagieuse. Les symptômes en sont aisément reconnaissables. Le sujet atteint devient intarissable dès qu'on évoque l'objet de son engouement et met un point d'honneur à diffuser son syndrome. De plus, il développe une certaine obsession pour des éditions anglaises passablement introuvables, qu'il nommera "mes présssieux" en vous regardant bizarrement si vous tendez la main vers l'objet en question...

Pour le reste, le patient se montrera plutôt courtois, ôtera fort civilement l'entonnoir qui lui tient lieu de couvre-chef, camouflera maladroitement les ailes qui ont poussé dans son dos, lâchera sa bouteille de rhum et engagera volontiers la conversation, pour peu que vous ayez l'après-midi entier à lui consacrer..

 Avouons-le, bien qu'assez atteinte, je suis plutôt néophyte sur le sujet, quoique prosélyte, comme tout nouveau converti. Le piqué de Peake est une engeance peu commune sous nos climats. Alors lorsqu'on en croise un, illustrateur et auteur de surcroît, et qu'il répond au nom de Philippe-Henri Turin, on ne le laisse pas s'échapper sans l'avoir laissé exprimer son admiration. J'ai dans mon cabas quelques dessins de Peake; le dessinateur de Charles en a choisi deux et a accepté d'abandonner un instant son dragonnet pour nous parler de l'art de Mervyn Peake.


" Parler de Peake pour moi, c’est comme parler de mon amour des pirates. L’Alice de Lewis Carroll m’a fait découvrir cet artiste, ses pirates m’ont confirmé que je l’aimerai toute ma vie. Pourquoi donc, me direz-vous? Parce que les pirates… LES PIRATES !

J’ai une fascination pour ces personnages terrifiants et libres, sanguinaires et rêveurs, utopistes et carnassiers, criminels et victimes… C’est sans doute la raison qui m’a poussé à imaginer des récits les mettant en scène, Les aventures de Warf le pirate. J’ai même co-écrit avec un camarade une BD, encore inédite, dans laquelle intervient notre personnage de Warf le pirate. Enfant, ce dernier avait, entre autres, deux serviteurs nommés Lip et Kip. Je les ai nommés ainsi en hommage à deux de mes artistes préférés, Howard PYLE (Lip) et Mervyn PEAKE (Kip). Il serait trop long de parler de l’influence de Pyle sur la représentation du pirate. Il suffit de dire qu’elle est primordiale. Regardez ces peintures puis les films de piraterie d'Hollywood. C’est la même vision. Pyle a influencé durablement notre imaginaire même si nous l’ignorons.

 

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Howard Pyle, Book of Pirates


De son côté, et nous arrivons enfin au cœur du sujet, Mervyn Peake a souvent joué avec ces affreux forbans. Même son premier album pour les enfants est un livre sur la piraterie: Captain slaughterboard drops anchor (capitaine Massacrabord). Dans un autre style, plus enlevé, sont ces dessins fait pour ses deux fils, réunis dans le livre The Sunday books.

 

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Mais surtout, il y a sa vision de l’Île au trésor, de Jim Hawkins et de Long John Silver, d’Israel Hands et de Ben Gunn, sa vision d’un des livres les plus connus au monde, le premier ouvrage de fiction d’un auteur extraordinaire, Robert Louis Stevenson.

Contrebandiers de Moonfleet 1955 Moonfleet 4   Il est très amusant de constater que les pirates ont aussi été le premier sujet ou un des sujets d’autres auteurs tels John Steinbeck avec son somptueux roman d’aventure La coupe d’Or, ou John Meade Falkner avec l’unique et inoubliable Moonfleet, l’équivalent de l’Île au trésor, étonnamment peu mis en image, mais lui ayant bénéficié, au contraire de l’Île au trésor, d’une adaptation cinématographique géniale due à Fritz Lang, même si ce dernier l’a reniée. Un chef d’œuvre absolu, le plus beau film de pirates, une atmosphère lourde et ténébreuse, des personnages lumineux et diaboliques… Bref vous aurez compris que j’adore ce film.

Stewart Granger y est royalement attirant et spectaculairement terrifiant. Quant à la couleur… Un CHEF D’OEUVRE.

 

Les pirates: un sujet qui m’a passionné de longues années. Pour lequel j’ai lu tellement d’ouvrages romanesques et documentaires. Les textes du “Captain Johnson” (alias Daniel Defoe) sont à cet égard indispensables. Et la vérité sur ces gens de sac et de corde est tellement éloignée de la vision romanesque ou picturale habituelle. Mais tout ceci ne m’empêche pas d’aimer les peintures de Pyle, de Wyeth ou de Schoonover, ainsi que les différentes visions de l’Île au trésor, surtout celle de Peake que je préfère par dessus tout, même si j’admire ce que Ralph Steadman a fait de ce texte.

 

Dans la version donnée par Mervyn Peake, il n’y a pas une image que je déteste. Son travail de hachure donne à l’ouvrage un côté suranné comme si ces dessins étaient tout droit sortie d’un coffre abandonné trouvé sur le trésor amassé par Ben Gunn au fond de la grotte. Ces dessins n’auraient-ils pas été faits sur le vif par un des membres de l’équipage de Flint ou de l’Hispaniola? On peut le croire tant ils ont l’air jetés et pourtant travaillés par une main légère et précise. Les gueules de ses personnages sont tellement … vraies. Ils ont dû respirer l’air iodé du grand large et leurs yeux ont dû voir tant d’abordages dantesques.

Il suffit de regarder le portrait de Long John Silver qui est extrait du dernier tiers du livre. Il est fini le temps où Long John subjuguait le jeune Hawkins. Le gamin a peur. Il est attaché et mené comme un chien par le terrible pirate et ses sbires vers la tombe contenant soi-disant le fabuleux trésor de Flint.

Pour comprendre le génie de Peake, il suffit de regarder les différentes représentations de cette scène par les illustrateurs qui se sont succédés au fil des années. La plupart ont dessiné cette séquence vue de loin avec tous les protagonistes ou du moins les deux principaux.

  Peake, lui, choisit de ne montrer que Silver, son expression d’homme décidé, de bête traquée, menacée par la voix de Gunn qu’il croit sortie de l’enfer et par ses hommes qui le menacent de mort si le trésor leur échappe. La tâche noire lui a été donné quelques heures plus tôt dans le fortin abandonné. Il protège le jeune garçon tout en le “martyrisant”. Regardez cet homme à qui il manque une jambe. Qui voudrait le rencontrer au détour d’une ruelle? Son unique jambe devrait être un handicap mais Peake nous le montre presque invulnérable en ne dessinant que son torse de loup de mer. Rien ne pourrait arrêter sa course vers le trésor. Son âme s’est enflammée. Seul l’or pourra la calmer. Une oblique puissante, une corde tendue. On suppose que le jeune Hawkins refuse d’avancer. Le maître-coq s’appuie lourdement sur sa béquille. On ne voit pas qu’il n’a qu’une seule jambe. On le sait mais on ne fait que l’imaginer. Il ne reste dans cette image que la force, la rage (regardez ses yeux!).

 

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Et ses cheveux. Ils ont l’air d’être l’émanation de ses pensées un peu folles. C’est une de mes illustrations préférées. Quelques traits et voilà ce qu’un grand artiste peut créer. Point besoin de couleur, de scène spectaculaire, de décor grandiose (seulement une forêt suggérée). Tout le contraire de ce que je dessine. C’est sans doute la raison qui fait que je l’aime tant. L’attirance des contraires. 

 

Une autre illustration extraite de cet ouvrage me plaît particulièrement: la chute d’Israel Hands. Une chute qui semble ne jamais finir, une chute éternelle, la chute de l’ange déchu, de l’homme devenu un démon, dont on sait pourtant qu’elle s’achèvera inéluctablement par l’engloutissement éternel du corps dans les flots et sa disparition totale.

Israel Hands: Voilà, un personnage fabuleux dont le nom est sorti du livre du Captain Johnson / Daniel Defoe. Defoe a compilé, répertorié, amplifié les exploits pour la plupart véridiques des pirates de son temps. Il y a aussi ajouté les minutes des procès, le nom des membres de certains équipages et dans l’un d’eux, celui du trop fameux Edward Teach dit Barbe-Noire, apparaît le sieur Israel Hands le second de l’équipage, un des rares graciés qui a sauvé sa peau en témoignant contre les fonctionnaires corrompus de l’état de Caroline du Nord.

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Regardez-le tomber! Où et quand s’arrêtera-t-il? Nul ne le sait. Peut-être même pas Jim Hawkins qui dans ses rêves de vieillard, dans son lit, devait le voir encore chuter inexorablement, après qu’il lui eut tiré une balle pour sauver sa vie. C’est un corps mou qui semble suivre les vents, comme une feuille d’automne… En effet, Peake aurait pu se contenter de dessiner le corps sans rien autour et pourtant il a tracé des centaines de lignes, de courbes, qui semblent porter cet homme terrifiant, l’entraîner vers sa tombe. Elles ont un effet hypnotique sur moi. Le vide prend vie, attire, entraîne…

Un travail admirable. Très peu spectaculaire mais totalement extraordinaire.

Voilà ce que j’aime chez ce dessinateur. Chez cet auteur. Ainsi que la beauté de ses noirs et blancs. Cette façon de dessiner les plis des vêtements, de poser des ombres, de laisser vivre les lumières. J’ai beaucoup appris en regardant son travail même si ce que je fais à l’air d’être loin, très très loin de tout ça. Je peux regarder le travail de cet artiste génial des heures sans jamais me lasser. Son travail est dans la droite ligne des maîtres. Il est un maître lui-même, pour ma part.

 

Quant à Za, qui m’a demandé: Dans une autre vie, si ton karma le permet, aimerais-tu être réincarné en illustrateur anglais ? Qu'est-ce qui, selon toi, en fait des illustrateurs hors pair, qu'est-ce qui te pousse vers ce style-là...” – je ne saurais répondre à une telle question. Tout d’abord parce que je ne crois en rien. Pas de Karma ou de paradis, juste une étincelle d’éternité sur cette terre et puis plus rien.

Il se trouve que je suis français, avec des références picturales françaises mais un amour pour cette île et ses habitants. J’ignore ce qui fait leur spécificité. Pourquoi un grand nombre des plus grands livres pour enfants (excepté Pinocchio) sont britanniques, pourquoi mes goûts me portent vers Mervyn Peake, Arthur Rackham,  Quentin Blake, Ralph Steadman, Inga Moore, Tony Ross, Ronald Searle, Wayne Anderson… Je ne saurais le dire. Je les aime, c’est tout. Je n’ai pas assez d’intelligence pour analyser et comprendre. Je fais pareil quand je dessine. Je dessine, je n’analyse pas. Un bon “crétin” de base… En revanche, je sais que j’aimerais particulièrement voir mes petits dessins de dragons traverser la Manche et amuser les enfants britanniques. Malheureusement ce marché reste très fermé.

Voilà j’espère que mes quelques mots vous auront donné envie de regarder plus attentivement le travail de Mervyn Peake, de vous plonger dans ses livres d’illustrations, ses poésies et ses romans, tout est bon à prendre. Et j’envie ceux qui sont sur le point de le découvrir.

 

Bien à vous,

Philippe-Henri Turin "

Mon cabas et moi te remercions infiniment !

 

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   Philippe-Henri Turin est l'illustrateur et parfois l'auteur de...

Les Ogres, Charles à l'école des dragons, l'Endroit rêvé, Warf le pirate, La Bombarde...

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capitaine massacrabord

Publié le par Za

- Navire en vue ! Navire en vue !

- Quel pavillon ?

- Pavillon noir, Capitaine Za ! C'est le Black Tiger !

 

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- Le Black Tiger ! Ce bateau de légende, le vaisseau du Capitaine Massacrabord et de son redoutable équipage ?

- Terre ! Terre !

- Il faudrait savoir ! Terre ou navire ?

- Les deux, Capitaine Za ! Un navire ancré au large d'une île rose !


 

Et c'est généralement là que je me réveille.  

Sur ma table de chevet cet album attend sa énième relecture, pour la plus grande joie du moussaillon, preuve vivante que cette histoire n'a pas pris une ride.

 

Commençons notre voyage par la couverture.

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Ouvrez grands vos yeux : un personnage mal rasé est appuyé sur un tonneau dont le contenu ne laisse aucun doute, tout comme le verre en équilibre sur son genou, et qui plus est, il est en train de fumer ! Oui, il s'agit bien d'un livre pour enfants. Et là, de deux choses l'une, soit vous passez votre chemin, soit, comme moi, vous vous fendez d'un large sourire, et vous l'adoptez. Pour toujours. D'autant que moi, devant des gaillards pareils, je ne fais pas ma maligne.

 

Capitaine Massacrabord (Captain Slaughterboard drops anchor) est le premier livre de Mervyn Peake, publié en 1939 et édité pour la première fois en français en octobre 2011 par les éditons La Joie de Lire. 1939, oui, et une jeunesse, un humour, une énergie, une poésie, une liberté de ton, une folie douce et décoiffante que pourraient lui envier bien des albums tout frais pondus d'aujourd'hui. Les images de Peake sont sans cesse en mouvement, pas une page inutile, pas un dessin dont on pourrait se passer !

 

Capitaine Massacrabord est une histoire étrange et réjouissante, où tourner la page est déjà une aventure. Parce que derrière, il y a des trognes incroyables dont on doute fort qu'elles aient jamais abordé un quelconque navire ennemi...

 

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... des créatures inattendues aux couleurs douteuses, des rebondissements imprévisibles, des alizés absurdes, des paysages mouvants et cette propension à se lancer dans des danses pour le moins extravagantes...

 

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Abordant cette île rose, le Capitaine Massacrabord y découvre une faune phénoménale et fait la rencontre une créature jaune au regard vague qui va changer le cours de sa vie. Mais peut-on vraiment se fier à un individu doté d'un tel regard ?

 

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Alors, faites comme moi, embarquez à bord du Black Tiger, pour un long voyage dont vous reviendrez fatalement... piqués de Peake !

Je ne saurais trop vous conseiller

la lecture de l'article de Jean, cuistot de la Soupe de l'espace

 

promis juré045

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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le retour de l'oncle

Publié le par Za

C'est le risque avec les blogs : se prendre les lubies du blogueur de plein fouet. Pour vous, c'est aujourd'hui. Je vous demande donc de faire preuve d'indulgence, voire de patience.

 

Vous trouverez ici le remake de l'article sur "les Lettres d'un oncle perdu",  paru un peu à la va-vite le 27 juillet dernier - et qui va disparaître du cabas. Il ne me plaisait pas du tout. Il était moche. Et voilà où je veux en venir. Les images étaient vilaines parce que l'édition française de ce grand livre méconnu l'est également ! Ce qui est vraiment dommage car la traduction de Françoise et Patrick Remaux est impériale ! Alors j'ai patienté un peu pour trouver l'édition anglaise (Methuen) à un prix raisonnable et je viens de la recevoir, joie, bonheur, félicité. Si j'insiste c'est parce que je pense sincèrement qu'il faut lire ce livre, le faire lire aux enfants - à partir de dix ans, voire neuf pour les plus avides.

 

J'envoie directement la couverture sans mentionner pour autant le nom de l'auteur, d'aucun risquant de crier à l'idée fixe, à la maladie récurrente, à l'obsession, voire à la folie. Eh bien tant pis, tout vaut mieux que de ne pas parler de ce texte, d'autant que je sais avoir du soutien du côté des adorateurs de Peake. Merci d'avance - tout de suite, on se sent moins seul...

 

photocabineuncle2commandé d'occasion outre-Manche

et reçu avec ce petit mot :

"Hope this brings back your smile !" 

A few, my nephew !



Bref.

 

L'oncle.

 

L'oncle et ses lettres, tapées à la machine, découpées...

"Au fait, je n'ai pas fait une seule faute de frappe sur cette page... Oh chialerie !"

... et collées sur d'inénarrables dessins, ce qui fait de ce livre un objet à part.

 

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"Même si le portrait que j'ai fait n'est pas d'une ressemblance hurlante, je sais que je n'ai qu'un oeil (qui marche), qu'une jambe et qu'une tête.

Tout va très bien pour moi, merci, je déteste qu'on me plaigne.

Ne crois pas que je dessine pour te faire plaisir; j'explique mieux les choses par des dessins et j'adore dessiner. Tant mieux si tu aimes mes dessins, mais j'en ferai de toute façon."

 

Pour devenir explorateur, l'oncle a quitté sans regrets véritables sa joyeuse famille.

 

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Il est parti à l'aventure sur un radeau de fortune. Son Vendredi à lui, est une étrange tortue nommée Jackson qui malmène de sa maladresse les précieuses lettres, des taches diverses et variée en témoignant... ( Et là je me prosterne devant les éditeurs anglais, des vraies taches de café ! )

 

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L'oncle, dont on ne connaîtra jamais le nom, est habité d'une mission : prouver l'existence du grand lion blanc. Une quête hasardeuse, dangereuse, pour tout dire franchement périlleuse ! On risque d'y perdre une jambe - avantageusement remplacée, certes, par le nez d'un espadon. On risque d'y perdre patience -  mais que cette tortue est exaspérante !

"Jackson n'a pas cessé de me porter sur les nerfs. Il trébuchait sur chaque monticule et j'ai passé ma journée à le relever. Une immense mer noire peuplée d'icebergs s'étendait sur notre gauche. J'ai arrêté Jackson pour épingler ma feuille sur sa carapace, mais il n'a rien compris au rôle de chevalet. Il avançait chaque fois que mon crayon allait atteindre le papier. Il y a des moments où je souhaite être seul."

On risque de perdre la raison aussi, sans quoi ce récit serait infiniment moins absurde, et moins poignant à la fois.

"Jour suivant (septième jour)

Rien à raconter. J'étais pourtant sûr qu'il allait se passer quelque chose aujourd'hui. Neige, neige, neige. Chialerie de chialerie ! Le blanc commence à me rendre malade. Suis épuisé. Ne pense pas que je me laverai ce soir."

 

Nos aventuriers croisent un bestiaire extraordinaire et foutraque, largement malmené par l'oncle atrabilaire et sa redoutable jambe épée.

 

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Ce précieux ouvrage pourrait même

être tout à fait salutaire

si vous vous retrouvez,

par hasard,

sait-on jamais,

un jour,

face à un ours polaire de cet acabit...

Sachez que la bestiole est particulièrement...

...chatouilleuse.

 

  uncle6082

 

 

Disons-le tout de suite, ce livre a un défaut majeur et qui m'a profondément agacée : il se lit beaucoup trop vite. Alors je l'ai relu, dans la foulée, lentement, profitant de chaque trait des formidables illustrations de Mervyn Peake, si drôles, parfaites, et qui truffent ce livre dans ses moindres recoins. L'humour du texte est sans cesse relayé par celui du trait, à moins que ce ne soit le contraire. Mais je me trouve déjà assez gonflée de donner mon petit avis sur le texte *, je ne m'étendrais donc pas sur les dessins si ce n'est pour redire le plaisir que j'y ai pris.

 

Mais, me direz-vous, Jackson et l'oncle rencontreront-ils le grand lion blanc ? Sachez en tout cas que cette histoire vous tiendra en haleine jusqu'au dénouement, une conclusion aussi vraie que  les souvenirs de cet oncle perdu et bien décidé à ne jamais retrouver son chemin... Ces lettres sont à la fois épiques et intimes, qu'elles aient été écrites au Grand Nord ou dans une chambre au coin de la rue, que l'oncle ait réellement embarqué ou qu'il soit resté au port, dans quelque bar de marin, à raconter ses histoires.

 

Conte d'ivrogne majestueux

ou de rêveur pathétique,

chimère de fou

ou de poète...

 

 

* C'est précisément pour cette raison que vous ne trouverez dans ce blog que des éloges de livres - à moins d'énervement particulier. Je réserve ma bile littéraire à la sphère intime. Je ne vois pas en quel nom je m'arrogerais le droit de déquiller tel ou tel auteur sous prétexte que je n'ai pas aimé son livre, qu'il m'a ennuyée. Qui suis-je pour cela ? Mais quand j'aime, quand j'admire, je partage, je chante les louanges, je saoule, je bassine ! 

 

promis juré045

Publié dans romans, Mervyn Peake

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tombal cross

Publié le par Za

Il s'agit ici de connivence.

Il s'agit d'aimer un auteur au point d'aller se perdre sur l'île de Sercq, à quelques battements d'ailes de Guernesey où Mervyn Peake (qui a dit encore ?) fit deux longs séjours. 

Un jour, avec Dürer, un jour que je ne me rappelle pas, le hasard avait fait surgir, de dessous la marche irrégulière d'une conversation à bâtons rompus, Mervyn Peake aux livres flamboyants comme des ciels roussis. Depuis, ce nom, hissé au mât de nos petites nefs chaotiquement portées vers ce que nous voyions du large, nous donnait une idée de la force du vent.

 

tombal-cross.jpg 

Les deux héros de ce récit se présentent comme des agents secrets chargés d'une nébuleuse mission. Deux étranges agents,  égarés sur une île difficile d'accès, taiseuse comme tout, bien décidée à garder pour elle les traces de cet auteur à nul autre pareil. Une exploration littéraire et complice, de sentiers vertigineux en jardins inattendus, de pierres majestueuses en oiseaux  évocateurs, à la recherche d'hypothétiques témoins qui l'auraient connu, croisé, qui sait, en aurait gardé un souvenir, même infime, comme une plaque sur un banc qui commémorerait son passage sur ces terres.

Un texte salement bien écrit, où apparaissent en creux  les tours de Gormenghast, la silhouette de Mr Pye en promenade.  Un texte salement bien écrit avec des phrases qui m'ont laissée un brin jalouse...

Tandis que nulle part sur Sark nous ne trouvions inscrit le nom de Mervyn Peake, auteur magistral de romans profus comme les forêts de l'île, scintillants comme ses grèves, dangereux comme ses falaises, profonds comme ses grottes, changeants comme ses ciels, moqueurs comme ses oiseaux.

Et plus loin...

Nulle part, ni ce jour-là ni un autre, nous ne trouvâmes le nom de Mervyn Peake, dessinateur extrêmement sûr, impertinent, imaginatif, foudroyant.

Foudroyant, c'est exactement ça. Depuis le temps que je vous bassine avec Peake, foudroyant, bon sang, foudroyant !

 

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ill. Albert Lemant

 

Alors peu importe, finalement, ce que l'on va découvrir, si jamais on découvre quelque chose. C'est le voyage qui compte, la pérégrination au hasard.  Il est ici question de vent, de sillage, comme si Sercq pouvait à tout moment larguer les amarres vers le pays obscur des Comtes d'Enfer, comme si Gormenghast, pure folie de pierre, se trouvait quelque part par là, au détour d'un chemin, contre l'à pic d'une falaise, dans les ombres d'un mur, dans le froissement d'aile d'un hibou. 

 

"All flowers that die; all hopes that fade;

All birds that cease to cry;

All beds that vanish once they're made

To leave us high and dry -

All these and many more float past

Accross the roofs of Gormenghast."

 

 

promis juré045

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odilon redon

Publié le par Za

Quelle expo, mes enfants, quelle expo !

 

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Je serais bien incapable de vous livrer une critique digne de ce nom sur ce peintre à l'imagination révolutionnaire. Je n'aurais pas les mots précis et égrainerais sans doute bêtise sur bêtise. Quel intérêt ? Mieux vaut rester dans le partage, l'emballement, l'amour fou pour des images inattendues et inquiétantes.

 

D'Odilon Redon, je n'aime que les "Noirs". C'est ainsi qu'il appelait lui-même ses fusains, gravures, eaux-fortes. Ces dessins liés à l'univers d'Edgar Allan Poe et que je n'avais pu m'empêcher de faire coller au monde de Mervyn Peake, dans une proximité obsédante avec Gormenghast. L'émotion de voir ces oeuvres vraiment, longuement, m'a encore embarquée dans cette confusion. Des visages, des yeux, des chevaux, des arbres, des fenêtres étouffantes, des êtres plus tout à fait humains mais si terriblement humains quand même, et des regards perdus, éperdus, vides, trop pleins, troublants. Alors tout naturellement, j'ai commencé à raconter Gormenghast à l'amie qui m'accompagnait - et n'en demandait sans doute pas tant, la pauvre...

 

tetard

le têtard

 

 

éclosionéclosion

Lui, ce pourrait être Craclosse...


"Il ne semblait pas qu'un visage aussi osseux fût capable d'émettre le moindre son, mais qu'il dût en sortir quelque chose de plus fêlé, de plus ancien, de plus sec qu'une esquille, quelque chose qui pût se comparer à un éclat de pierre."

(Titus d'enfer)


 

 Et je ne t'ai pas encore parlé de Finelame, le séduisant, le vénéneux qui sème la mort à la volée, avec délectation...

cellule auriculaire

cellule auriculaire

 

 

l'esprit des boisl'esprit des bois
Se laisser gagner par l'esprit des arbres, par l'esprit du lierre comme une gangrène qui dévore les pierres, les vivants, et étouffe l'amour, s'il lui venait jamais l'idée d'éclore ici.
 

le-coeur-revelateur.jpg

le coeur révélateur

le-jour-redon.jpg  le jour derrière les barreaux fusain Redontête laurée derrière des barreaux

 

Chez Redon aussi, j'ai vu cette idée d'un dehors séduisant et dangereux, d'un ailleurs à épier, faute de pouvoir un jour le rejoindre...

 

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 "Et il apprit qu'il y a toujours des yeux. Des yeux qui guettent. [...] Les vivants et les morts. Les formes, les voix qui se pressent dans sa tête, car il y a des jours où les vivants n'ont pas de substance et où les morts sont plein d'énergie." (Gormenghast)
 


Cette exposition est au Grand Palais à Paris jusqu'au 20 juin,

puis elle déménage à Montpellier au Musée Fabre du 7 juillet au 16 octobre.

Régalez-vous !

 

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gormenghast # 3

Publié le par Za

Ça y est.

J'ai terminé.

titus groan gormenghast  titus alone

 

J'aurais pu dire "j'en ai terminé", mais a-t-on jamais fini d'errer dans cette "abstraction de pierre" - l'expression est de Peake lui-même. Dans ce troisième et dernier tome, Titus a quitté Gormenghast,  s'est libéré du protocole, de son destin de soixante-dix-septième comte d'Enfer. Il erre, incapable de retrouver le chemin du château, plongeant toujours plus profondément dans les entrailles de la Terre, dans le ventre de l'humanité. Rien ne le retient ici, aucune rencontre, ni la gratitude envers qui lui sauve la vie, ni les bras d'une femme. Le vaste monde et son goût sauvage de nouveauté ne peuvent remplacer Gormenghast. " Je veux l'odeur de ma terre natale et le souffle du château dans mes poumons. Donnez-moi une preuve de moi-même. Donnez-moi la mort de Finelame. Les orties. Donnez-moi les corridors. Donnez-moi ma mère ! Donnez-moi la tombe de ma soeur. Donnez-moi le nid. Rendez-moi mes secrets... car cette terre est étrangère. Oh ! rendez-moi le royaume dans ma tête ! " 

 

À vrai dire, moi aussi, je le regrettais, ce château. J'aurais voulu avoir des nouvelles du Dr Salprune, de sa soeur, de Belaubois...

 

irma & alfred

 

Et pourtant, une fois encore, Mervyn Peake excelle à créer des mondes. À côté de Gormenghast et de ses traditions séculaires, il existe un univers peuplé de machines, d'usines inquiétantes, de voitures rapides, d'engins volants. Un univers qui ne sait rien de Gormenghast. Perdu et ignoré, Titus n'est pas loin de tomber dans la folie. Les personnages de ce dernier tome n'ont rien à envier aux habitants du château, Musengroin et Junon rivalisent avec la Comtesse d'Enfer, avec Craclosse et Cheeta devient un genre de double démoniaque de Fuchsia.

 

Ce texte, arraché par Peake à la maladie qui rongeait son corps et son esprit, est sans doute bancal et imparfait. Mais c'est cette imperfection-même qui en fait toute la beauté. Et puis, une fois qu'on a lu les deux premiers, il est impossible de faire l'impasse sur Titus errant. Tout simplement impossible.

 

Cette lecture au long cours m'a touchée, remuée, secouée, emballée, accrochée. En conclusion, je devrais à Gormenghast :

- quelques éclats de rire,

- une tendance au ricanement, parfois, 

- une ou deux moues dégoûtées,

- des images obsédantes,

- la découverte d'un grand auteur, d'un immense illustrateur, mort l'année de ma naissance, le jour de ma fête (un rien me trouble, ces temps-ci)

- des  passages lus et relus pour leur beauté - bon sang, la traduction de Patrick Remaux ! 

- l'usure momentanée de la patience de certaines personnes que je bassine avec ces livres qu'ils n'ont pas lus et auprès desquels je m'excuse - mais ils me remercieront plus tard...

- l'usure momentanée de la patience d'une personne que je bassine avec ces livres qu'il a lus et auprès de qui je m'excuse - mais là, c'est moi qui le remercie...

 

Mervyn-Peake-012

Mervyn Peake

 

"Here was an extraordinary man, his head a treasure-house of invention, poetry, characters, ideas, being destroyed from within while his genius was rejected by the literary and art world of the day."  Michael Moorcock, "An excellence of Peake"

Publié dans romans, Mervyn Peake

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gormenghast # 2

Publié le par Za

     irmanuscrit Moi, Irma Salprune, je vous écris d'un monde de pierres démentes qui nous retient prisonniers, j'ai dit : prisonniers. Je n'ai jamais vécu ailleurs qu'à l'ombre de ces tours hérissées de chats blancs, les tours de Gormenghast.

 

      Tel le caméléon, j'ai revêtu l'aspect des murs qui m'entourent, l'obscurité des couloirs, la lumière froide qui filtre des cours, la douce poussière recouvrant toute chose. Je suis, des pieds à la tête, toute de dentelle et de soie noires,  de perles.

 

         Ai-je jamais éprouvé la chaleur du soleil, le souffle du vent, la morsure  de la pluie, la brûlure de la neige... Non, rien n'avait jamais malmené la blancheur de ma gorge, m'entendez-vous ? Ni les éléments, ni les mains, ni les lèvres d'un homme. Personne, avant le Principal Belaubois, n'avait eu l'audace de défaire mon chignon gris, ce petit galet si serré, si parfait, lové sur ma nuque. L'a-t-il seulement défait, d'ailleurs? Je n'en sais plus rien. Avez-vous souri de notre rencontre? De ce moment si pur sous la lune froide où, le premier, il a su voir l'être exceptionnel que cachaient mon nez pointu et mes lunettes sombres. Je vous le demande encore une fois, avez-vous ricané devant le grotesque de cette scène ou avez-vous fini par vous émouvoir de tant de touchante maladresse, j'ai dit : touchante maladresse.

 

    Depuis quelques années, les morts et les disparitions dépeuplent le château. Les murs se fissurent, les vitres éclatent sous les assauts de l'hiver.  Finelame rôde, épie, trame d'implacables machinations dans les dédales de Gormenghast. Car il est dans cette demeure des couloirs inconnus, des chambres secrètes où l'on oublie des êtres jusqu'à ce qu'ils meurent de désespoir et de faim.  Craclosse, le banni hante ce labyrinthe pour déjouer les complots, au péril de sa vie.

 

    Les saisons qui passent n'ont aucune prise sur moi. J'ai survécu à un incendie, à la solitude, au déluge interminable qui a manqué de nous engloutir et à la folie. M'écoutez-vous à la fin ? Je ne suis pas plus folle que les autres ! Pas plus folle que Titus, le soixante-dix-septième comte d'Enfer, aimanté au dehors par une créature mi-oiseau mi-femme dont on dit qu'elle fut sa soeur de lait. Titus, qui croit pouvoir échapper à Gormenghast mais finit toujours par y revenir. Ceci dit, il y a bien longtemps que je ne l'ai croisé, serait-il possible qu'il soit parti pour de bon ?

 

     Ou alors oui, je suis folle. Aussi folle que Fuchsia, recluse entre des murs de poèmes, qui va  bientôt perdre son coeur et la flamme vive qui l'habite.

 

     Mon frère, le Docteur Salprune, est le seul à conserver un semblant de raison. Mais peut-on garder la raison lorsqu'on est condamné à se heurter sans fin aux murailles de Gormenghast, à en soigner les maux, sans faillir, sans détourner le regard du corps sans vie de ceux qu'on a aimés. Je vous le demande : peut-on conserver la raison ?

 

     Alors moi, Irma Salprune, je vous écris d'un monde de pierres noyées et cruelles qui nous retient tous prisonniers, j'ai dit : tous.

 

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Les dessins en marge du manuscrit sont ceux de Mervyn Peake

qui était aussi, surtout, autant, un immense dessinateur.

 

 

Publié dans romans, Mervyn Peake

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gormenghast #1

Publié le par Za

 

C'est l'histoire d'une rencontre entre deux univers renversants. Une rencontre hautement subjective, mais qui risque de m'obséder pendant un moment. Comme ce roman, assurément.

 

Il y a d'un côté les "noirs" d'Odilon Redon, un univers singulier, renversant.

Et puis Mervyn Peake et sa trilogie de Gormenghast.

 

Ces deux-là se sont télescopés dans mon esprit et ma lecture de Titus d'Enfer a pris naturellement les contours des dessins de Redon, à mi-chemin entre rêve et cauchemar. Les admirateurs de Mervyn Peake, génial illustrateur, me pardonneront de rapprocher ces deux images que j'ai découvertes presque en même temps. À gauche, une illustration de Peake pour Alice au pays des merveilles, à droite un fusain d'Odilon Redon, Derrière les barreaux. 

 

peake alice

derrière les barreaux fusain Redon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je  me permettrai donc d'illustrer ce billet des images de Redon  car ce sont elles qui m'ont accompagnée au long de cette lecture. Je découvre aujourd'hui les dessins de Peake et ils sont bouleversants. Ils s'inviteront naturellement pour le deuxième tome.

 

Titus d'Enfer (Titus Groan), est le premier volume de cette trilogie - dont j'ai imprudemment commandé le deuxième tome avant d'avoir lu la moitié de celui-ci. Imprudemment, oui, parce qu'arrivée aux deux tiers, je me disais qu'il faudrait que je fasse une pause avant d'entamer le suivant. Imprudemment, oui, parce que je me suis laissée envahir par ce texte proprement incroyable. Peake commence la rédaction de Titus Groan en 1940. Ce premier tome est publié en 1946, le deuxième, Gormenghast, le sera en 1950 et le dernier en 1959.

 

Gormenghast est un univers noir au possible, fascinant en diable, un monde gris et pourpre, minéral, frémissant d'arbres et d'oiseaux, un livre qui devient un prolongement de la main, tant il est impossible de le lâcher une fois qu'on y a plongé. 

 

Il serait difficile de raconter l'intrigue sans laisser à penser qu'elle est bien mince. Cinq cent quatre-vingt-douze pages (édition de poche à l'atroce couverture) à errer dans les couloirs inextricables du château des seigneurs de Gormenghast, à en épier les habitants monstrueux, magnifiques, flamboyants, glaçants, inquiétants, grotesques.

 

OdilonRedon_TheHaunting.jpg

 

Le mélancolique Comte d'Enfer, sa monumentale épouse environnée d'oiseaux innombrables, leur fille Fuschia si délicieusement folle, Lenflure le monstrueux cuisinier, Craclosse le serviteur fidèle, le Dr Salprune et son inénarrable soeur Irma, les soeurs jumelles du Comte dont la conversation n'est pas sans rappeler celle du Chapelier fou de Lewis Caroll, l'avide Finelame, Keda et ses deux amants, Brigantin, et les chats, les dizaines de chats blancs comme un tapis ronronnant. Des personnages inoubliables et éternels, dignes des grands romans, car Titus d'Enfer est un immense roman.  

 

Tout commence avec la naissance de l'héritier Titus.  

- Ma très chère dame, aimez-vous les bébés, demanda le docteur en faisant passer la vieille dame d'une rotule sur l'autre afin de pouvoir étendre la jambe. Êtes-vous friande de ces petites créatures ?

- Les bébés ? dit Nannie Glu d'une voix qui s'anima soudain. Je pourrais les manger, ces mignons. Je pourrais les dévorer.

- Très bien, dit le Dr Salprune, très, très bien, ma bonne dame. Mais ce ne sera pas nécessaire. Je dirais même que ce sera déplacé, ma chère madame Glu, totalement déplacé dans les circonstances présentes. Un enfant va vous être confié. Ne le mangez pas, Nannie Glu. vous devez l'élever, c'est vrai, mais ce n'est pas la peine de le dévorer d'abord. Vous avaleriez l'Enfer, ha, ha, ha !

 

Cet enfant déboule dans un monde dont chaque acte est réglé par une étiquette pointilleuse et impitoyable. Il arrive dans un château comme vous n'en verrez jamais, car Mervyn Peake nous donne autant à voir qu'à lire. Il faut suivre Finelame dans son errance sur les tois de la forteresse, une errance qui semble pouvoir durer des jours et des jours, où l'on finit par confondre l'intérieur et l'extérieur.

- Aujourd'hui, j'ai vu une grande cour de pierres grises au milieu des nuages. Un champ immense. Personne n'y va jamais. Sauf un héron. Aujourd'hui, j'ai vu un arbre qui sortait d'un mur, et des gens qui marchaient sur l'arbre, loin au-dessus du sol. J'ai vu le visage d'un poète dans une fenêtre noire. Mais l'immense cour de pierres perdue dans les nuages est ce que vous auriez préféré. C'est un endroit merveilleux pour se distraire... et pour rêver. [...] Aujourd'hui, j'ai vu un cheval nager au sommet  d'une tour. J'ai vu un million de tours. Et des nuages, la nuit dernière. J'avais froid. Mon corps était comme de la glace. Je n'avais rien à manger et je ne pouvais pas dormir.

 

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L'humour cède parfois la place à l'absurde, à la poésie, au suspens, à la peur.

Son irruption chez les Salprune fut absolument dramatique. Irma, qui ne connaissait de l'anatomie masculine que ce qui dépasse du col et des manchettes, poussa un cri strident et ne tomba dans les bras de son frère que pour se ruer hors de la pièce dans un tourbillon de soie noire. Elle monta précipitamment dans sa chambre en faisant gémir toutes les marches de l'escalier, et sa porte claqua si fort que, dans toutes les pièces du bas, les tableaux valsèrent sur les murs.

  

J'oubliais, le Comte d'Enfer ne trouve de consolation qu'[...]entre les hautes murailles de livres où d'autres mondes étaient enfermés vivants dans le réseau de millions de virgules, de points-virgules, de points, de traits d'union et d'autres symboles.

 

Les mots finissent par prendre vie, c'en est vertigineux...

La phrase "Tu crois qu'il faut la brûler, elle ?" s'installa paresseusement dans le cerveau du Dr Salprune, qui était presque vide. La ridicule petite expression qui sommeillait sur une case fut vite expulsée par l'intrus, et, depuis le t de la tête jusqu'au e de la queue, le long mille-patte s'étendit de tout son long sur la case, pour faire un petit somme. Chaque lettre fit un clin d'oeil avant de s'endormir, et la phrase entière croisa deux fois les doigts pour conjurer le mauvais sort, car son sommeil était compté : le propriétaire de la case (et de toute la maison d'os) pouvait à n'importe quel moment cueillir les phrases qui avaient eu l'imprudence de s'assoupir au beau milieu de son cerveau, voire dans les plus obscurs recoins de ses cellules grises. Il n'y avait pas de paix véritable.

Je n'avais jamais rien lu de tel.

 

Titus d'enfer est un de ces livres qui vous happent voire même pourraient vous rendre passablement fou. On l'aime ou on le déteste, pour les mêmes raisons, d'ailleurs. Mais si on l'aime, c'est d'amour.  Au bout de deux cents pages, j'étais terriblement mal à l'aise, tout en ayant hâte d'être au soir. Je lis le plus souvent la nuit, ce qui sied merveilleusement aux crépusculaires dédales de Gormenghast.  Il y avait bien longtemps qu'un roman ne m'avait habitée à ce point. Je commence donc ici et aujourd'hui mon travail de propagande !

 

 

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